Boekgegevens
Titel: Choix de lectures françaises: à l'usage des maisons d'éducation et des personnes qui aiment la prose et la poésie: littérature de l'adolescence et de l'âge mûr
Auteur: Verenet, George C.
Uitgave: Utrecht: J.-G. Broese, 1868
2e ed
Auteursrechten: Zie auteursrechten
Citeerinstructie: Bijzondere Collecties van de Universiteit van Amsterdam, UBM: Obr. 8885
URL: https://schoolmuseum.uba.uva.nl/bookid/LCSM_202173
Onderwerp: Taal- en letterkunde naar afzonderlijke talen: Franse letterkunde
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   Choix de lectures françaises: à l'usage des maisons d'éducation et des personnes qui aiment la prose et la poésie: littérature de l'adolescence et de l'âge mûr
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choisi mon asile dans quelque province éloignée où l'on voit peu d'ar-
gent et beaucoup de denrées, et où régnent l'abondance et la pauvreté.
Là, je rassemblerais une société plus choisie que nombreuse
d'amis aimant le plaisir, el s'y connaissant, de femmes qui pussent
sortir de leur fauteuil el se prêter aux jeux champêtres, prendre
quelquefois, au lieu de la navette et des cartes, la ligne, les
gluaux, le rateau des faneuses et le panier des vendangeurs. Là,
tous les airs de la ville seraient oubliés, et, devenus villageois au
village, nous nous trouverions livrés à des foules d'amusements
divers, qui ne nous donneraient chaque soir que l'embarras du
choix pour le lendemain. L'exercice et la vie active nous feraient un
nouvel estomac et de nouveaux goûts. Tous nos repas seraient des
festins, où l'abondance plairait plus que la délicatesse. La gaieté,
les Iravaiix rustiques, les folâtres jeux, sont les premiers cuisiniers
du nioiirif , et les ragoûts tins sont bien ridicules à des gens en
haleine depuis le lever du soleil. Le service n'aurait pas plus
d'ordre que d'élégance; la salle à manger serait parlout, dans le
jardin, dans un bateau, sous un arbre, quelquefois au loin, près
d'une source vive, sur l'in'rbe verdoyante et fraîche, sous des
toulles d'aunes et de coudriers; une longue procession de gais
conviver. porterait en chantant l'apprêt du festin, on aurait le ga-
zon pour table et pour chaises; les bords de la fontaine servi-
raient de buffet, et le dessert pendrait aux arbres. Les mets
seraient servis sans ordre, l'appétit dispenserait des façons; chacun,
se préférant ouvertement à tout autre, trouverait bon que tout
autre se préférât de même à lui: de celte familiarité cordiale et
modérée naîtrait sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte,
un conllit badin, plus charmant cent fois que la politesse, el plus
fait pour lier les cœurs. Point d'importuns laquais épiant nos dis-
cours, critiquant tout bas nos maintiens, comptant nos morceaux
d'un œil avide, s'amusant à nous faire attendre à boire et mur-
murant d'un trop long dîner. Nous serions nos valets, pour être
nos maîtres ; chacun serait servi par tous ; le temps passerait sans
le compter, le repas serait le repos, et durerait autant que
l'ardeur du jour. S'il passait près de nous quelque paysan retour-
nant au travail, ses outils sur l'épaule, je lui réjouirais le cœur
par quelques bons propos, par quelques coups de bon vin qui lui
feraient porter plus gaiement sa misère; et moi, j'aurais aussi
le plaisir de me sentir émouvoir un peu les entrailles, et de me
dire en secret : „Je suis encore homme,"