Boekgegevens
Titel: Esprit de la conversation française: recueil de gallicismes
Auteur: Peschier, Adolphe; Gram, Johan
Uitgave: Leide: D. Noothoven van Goor, 1879 *
2e ed
Auteursrechten: Zie auteursrechten
Citeerinstructie: Bijzondere Collecties van de Universiteit van Amsterdam, UBM: Obr. 7238
URL: https://schoolmuseum.uba.uva.nl/bookid/LCSM_201633
Onderwerp: Taal- en letterkunde naar afzonderlijke talen: Franse taalkunde
Trefwoord: Frans, Leermiddelen (vorm)
* jaar van uitgave niet op de gebruikelijke wijze verkregen, mogelijk betreft het een schatting
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   Esprit de la conversation française: recueil de gallicismes
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VI
AVANT-PROPOS.
Combien de gens qui ne heurtent jamais la grammaire, qui ne donnent
jamais la moindre entorse à la syntaxe, et dont la parole improvisée
n'a pourtant rien d'individuel, rien de neuf, rien d'ingénieux; qui restent
toujours terre à terre, incapables d'aucun élan, d'aucune inspiration
soudaine, d'aucune saillie, d'aucun trait, sans que jamais quelque bonne
fortune de naïveté ou de grâce rachète ce que le purisme de leur lan-
gage a de monotone et de fastidieux! Que signifie parler avec élégance,
avec finesse, avec esprit? Que veulent dire ces termes: conversation
piquante, entretien animé, expressions mordantes et incisives, locutions
originales? ne désignent-ils pas d'ordinaire quelque chose de supérieur
à un échange journalier de phrases communes et insignifiantes? N'y
a-t-il donc nulle différence entre le bruit flatteur des premières et le
monotone bourdonnement des secondes, entre le langage à facettes d*un
orateur de salon et le parler simplement correct, mais terne et incolore,
d'un artisan même instruit ?
Oui, sans doute. Ces différences, sensibles pour tous, prennent leur
source dans un certain choix d'expressions encore vierges, dans l'emploi
de certaines tournures d'une forme plus vive et plus piquante, d'une
broderie plus originale, d'un tissu plus fin et plus délicat. C'est tantôt
une image gracieuse et coquette, une comparaison brillante, uneépithète
flatteuse où l'ironie se cache à demi; tantôt un mot à double face,
une saillie heureuse, une épigramme détournée, un trait qui effleure
l'âme sans la blesser: tantôt enfin une expression symbolique, une
similitude frappante, un rapprochement soudain et inattendu. C'est
la pensée, en un mot, avec ses mille et un caprices, avec son insou-
ciance, son abandon, ses boutades, ses retours mélancoliques et ses accès
de folle gaieté.
De cette richesse de tournures, qui forment comme la trame de
la conversation en France et qui expriment, mieux que dans aucun
■ autre idiome, les rapports les plus déliés et les plus imperceptibles de
la société, naît en partie la supériorité de l'esprit français dans le
domaine de la haute comédie, dans le genre si national du vaudeville,
comme en général dans toutes ces esquisses légères, reflet des moeurs
du jour et des travers contemporains. Si la langue allemande est plus
abondante en termes métaphysiques que la nôtre, si elle se prête mieux
à rendre les transports d'une imagination riche et variée ou les élans
d'une vive sensibilité, le français l'emporte de beaucoup sur l'idiome
voisin quand il s'agit de franchir sur la pointe d» pied une question
délicate et épineuse, de laisser deviner sa pensée, de parler à demi
mot, et d'intriguer son interlocuteur par des réticences habilement mé-
nagées qui le tiennent en haleine en irritant sa curiosité.
Disons-le, sans vain orgueil comme sans fausse honte: le peuple
français excelle dans l'art de converser. La pensée, chez lui, se presse,
s'épure et s'échappe naturellement, comme le métal du laminoir, sous