Boekgegevens
Titel: Premières lectures françaises: Fransch leesboek voor de lagere klassen der hoogere burgerscholen enz.
Auteur: Herrig, Ludwig; Helderman, D.J.
Uitgave: Deventer: A. ter Gunne, 1871
Auteursrechten: Zie auteursrechten
Citeerinstructie: Bijzondere Collecties van de Universiteit van Amsterdam, UBM: NO 09-353
URL: https://schoolmuseum.uba.uva.nl/bookid/LCSM_200765
Onderwerp: Taal- en letterkunde naar afzonderlijke talen: Franse taalkunde
Trefwoord: Leesvaardigheid, Frans, Leermiddelen (vorm)
Bekijk als:      
Scan: Afbeeldinggrootte:
   Premières lectures françaises: Fransch leesboek voor de lagere klassen der hoogere burgerscholen enz.
Vorige scan Volgende scanScanned page
— 82 --
lement le commerce des livres classiques.
C'était là que les mauvais écoliers venaient
vendre leurs livres pour les transformer en
chaussons aux pommes, en berlingots ou
autres friandises; c'était là aussi que les bons
écoliers nécessiteux venaient, à plus bas prix
que chez les libraires ordinaires, s'approvi-
sionner des auteurs nécessaires à leurs études.
Le voisinage de l'école de droit, et celui de
deux ou trois collèges ne contribuaient pas
peu à alimenter le genre de commerce qui
se faisait dans cette rue. C'est^ vers cet
endroit que se dirigea mou maître, et,
aussitôt qu'il y fut arrivé:
— Voulez-vous m'acheter cela, monsieur ?
dit-il à un des bouquinistes qui se^ tenait
sur la porte de son échoppe.
Le marchand regarda le paquet'd'un air
méprisant ; il ouvrit les livres un à un, en
mit quelques uns à part, puis il dit enfin :
— Ça... c'est tout au plus bon à vendre
à la livre 1 ... La moitié de ces livres sont
incomplets . . . Voilà un dictionnaire grec
auquel il manque plus de cent pages, et
qui n'est pas à'prendre avec des pincettes..,
il n'y a donc que ces cinq ou six ouvrages
qui vaillent quelque chose ... et encore
presque rien. . , quant aux autres ... il
faudrait trouver à les compléter... ce sera
très-difficile... Tenez, je vous offre du tout,
le dictionnaire grec excepté ...
Le marchand s'arrêta, regarda mon maître
entre les deux yeux, comme pour mieux
juger du désir qu'il avait de vendre ct^du
besoin qu'il avait d'argent, puis il laissa
tomber un à un ces mots :
— Deux francs ,,. cinquante,..
Mon maître se>gratta l'oreille, puis, rou-
gissant beaucoup , -il reprit :
— Prenez-moi le dictionnaire grec avec,
monsieur, et donnez-moi trois francs!
-- Pas un sou de plus. .. et je ne veux
pas du dictionnaire. 11 n'est bon qu'à ven-
dre à la livre.
— 11 faudra donc que je le remportc?^
.— Pourquoi ça ?.. . Tenez , vous irez
chez l'épicier-marchand de tabac, là. . , au
coin de la rue Saint-Jacques, il vous pèsera
cela et vous le paiera deux sous la livre. . .
Quant au reste... deux francs cinquanle-,
si vous voulez.
11 le faut bien... je n'ai pas l'intention
de remporter tout cela.
— Voilà deux francs cinquante . . . mais
je fais une mauvaise affaire ... foi de bou-
quiniste ! .. Quand vous aurez autre chose,
mon petit jeune homme ?
Mon maître était déjà bien loin, et mar-
chait droit vers la boutique de l'épicier. Il
voulait à tout prix se débarrasser de moi,
l'ingrat! le marclié fut bientôt fait: je pesais
quatre livres et je fus payé . . , Huit sous !
G honte ! , .. quarante centimes, un dic-
tionnaire de mon importance! ... qui avait
été payé dix ou douze francs, il y avait un
an à peine!
J'étais indigné! Marchander la science
de la sorte! 11 est vrai qu'à l'avenir j'étais
destiné à envelopper de la chandelle ou à
faire des cornets de tabac... Était-il pos-
sible de ravaler un dictionnaire grec à ce
point ! Cependant mon ex-maître , car dé-
sormais je n'appartiens plus à Pierre Ber-
trand, avait les quarante centimes , prix de
mon déshonneur, et g'était éloigné. Je
croyais ne plus le revoir. Vous allez re-
connaître tout à l'heure que je m'étais
trompé.
Je restai au moins quinze mois dans un
grenier en compagnie d'une prodigieuse
quantité de paperasses, dont le sort était
pareil au mien. H y avait là des morceaux
de toutes sortes ; c'était une confusion , un
pêle-mêle aussi curieux que déplorable pour
nous autres pauvres victimes du manque de
soin des hommes ... Chaque jour les gar-
çons venaient prendre au hasard une bras-
sée de paperasses qu'ils descendaient au
magasin ; mais comme chaque jour aussi
l'épicier en achetait de nouvelles, je me
trouvais pendant plus d'une année oublié
dans le coin où je me cachais. Enfin un
jour je fus pris et descendu au magasin.
Là, on m'arracha ma couverture; les ciseaux
disjoignirent mes feuilles ; je fus taillé ,
coupé, rogné, plié, et je devins cornets, sacs
à tabac, que sais-je moi ? Je pris enfin tou-
tes les formes que la fantaisie ou les be-
soins de l'épicier jugèrent à propos de me
donner.
Hélas! je n'étais plus moi-même; chaque
chaland emportait au loin un de mes mor-
ceaux qui se perdait, Dieu sait où!. Mes
feuilles diminuaient tellement que je sentais
ma fin approcher, lorsqu'un jour une voix
bien connue, (juoiqu'elle eût considérable-
ment grossi, s'écria près du comptoir:
— Deux sous de tabac à fumer, s'il vous
plaît.
C'était mon maître, revenu de son premier
voyage, sans doute. On le servit et il em-
porta son tabac dans un de mes morceaux,
lleniré chez lui, il me tira de sa poche.
Hélas! tout était bien changé dans cette
maison où je rentrai par un hasard provi-
dentiel. M. Bertrand était mort de chagrin