Boekgegevens
Titel: Premières lectures françaises: Fransch leesboek voor de lagere klassen der hoogere burgerscholen enz.
Auteur: Herrig, Ludwig; Helderman, D.J.
Uitgave: Deventer: A. ter Gunne, 1871
Auteursrechten: Zie auteursrechten
Citeerinstructie: Bijzondere Collecties van de Universiteit van Amsterdam, UBM: NO 09-353
URL: https://schoolmuseum.uba.uva.nl/bookid/LCSM_200765
Onderwerp: Taal- en letterkunde naar afzonderlijke talen: Franse taalkunde
Trefwoord: Leesvaardigheid, Frans, Leermiddelen (vorm)
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   Premières lectures françaises: Fransch leesboek voor de lagere klassen der hoogere burgerscholen enz.
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il laissa tomber sur moi un énorme pâté,
qui s'étendit aussitôt, en pénétrant plusieurs
de mes feuillets. Je dois dire à l'honneur
de mon maître qui avait tout vu, qu'il fut
très-irrité de la tache que son camarade
m'avait imprimée et qu'il me retira violem-
ment de ses mains, en l'appelant: mal-pro-
Ïre! Celui-ci se fâcha et riposta aussitôt.
ia dispute s'envenima si bien que le pro-
fesseur les remarqua et donna à chacun
des deux un pensum. Les deux adversaires
se turent aussitôt, mais j'entendis mon
maître qui murmurait à l'oreille de l'autre
ces mots:
— Tout à l'heure,,. dans la petite cour..,
— C'est bon.,. j'irai.,, et tu verras !..,
répondit celui-ci, sur le même ton.
En effet, à peine le signal de la sortie de
la classe fut-il donnée que mon maître et
son voisin se précipitèrent en courant vers
une petite cour très-retirée. Mon maître
me tenait sous son bras, mais à peine fut-
il arrîvé dans la petite cour, que désireux
de ne pas faire attendre la restitution d'un
coup de poing qu'il avait reçu de son cama-
rade, il me lâcha tout à coup sans se sou-
cier de l'endroit où je tomberais! Hélas!
je tombai en plein dans un ruisseau.,. et
quel ruisseau ! Ce qu'il y eut de plus mal-
heureux pour moi, c'est qu'en tombant je
m'ouvris et que mes feuilles écartées furent
forcées, tandis que mon maître et son ami
se gourmaient, ^de boire le calice jusqu'à
la lie. Heureusement un garçon de classe
apparut: à sa vue les deux champions
lâchèrent prise aussitôt, et, ramassantjeurs
livres, se sauvèrent à toutes jambes. Troublé
par la colère et par la peur d'être collé,
comme il disait sans cesse, mon maître
m'avait ramassé sans faire attention à mon
état, et par ce fait même, m'avait pénétré
jusque bien avant dans mes feuilles de
rirtimidité et de la boue du ruisseau. C'est
ainsi maculé que je revins à la pension où
mon maître rentrait lui-même avec un œil
poché.
Ceci fut le commencement de tous mes
malheurs ; quelle considération , quels soins
pouvait-on avoir désormais pour uu diction-
naire taché de boue? Cependant, à la suite
de cette mésaventure , j'eus quelques mois
de tranquillité: Pierre Bertrand, qui était,
comme je vous l'ai dit, un paresseux, fit
ses versions grecques tant bien que mal,
me feuilletant très-peu et respectant mon
repos. Je ne lui servais presque plus que
comme presse. Avait-il collé quelque chose
qu'il voulait laisser sécher en le pressant, il me
prenait et me plaçait sur l'objet collé que j'é-
crasais de mon poids. Voulait-il, avec son
pain frais du matin , faire ce qu'il appelait une
galette? H mettait son morceau de pain
sur un banc, me plaçait par-dessus le mor-
ceau de pain et s'asseyait sur moi ; au bout
d'un instant la galette était fabriquée. Voilà
à peu près les seuls usages auxquels je lui
fusse bon.
Pendant ce temps le printemps était venu:
les fleurs des champs, les bluets, les cojiue-
licots émaillaient la campagne. Un jour
qu'on avait conduit les élèves en prome-
nade hors Paris, — mon maître n'était pas
en retenue ce jour-là ! ~ ceux-ci, trouvant
ces fleurs engageantes, se mirent à en
cueillir des bot,tes qu'ils rapportèrent à la
pension. Vous pensez bien que mon maître
fit comme les autres et qu'il revint chargé
de coquelicots et de bluets.
— A quoi cela sert-il que tu en aies
cueilli tant que cela? lui dit un de ses
camarades , le soir ... Tu ne les conserveras
pas ainsi...
— Je ne les conserverai pas ? riposta mon
maître aussitôt. .. Parie que je te les mon-
tre dans huit jours.
— Parie que non !
— Parie que si!..; Je ne te promets
pas qu'elles seront fraîches comme main-
tenant, mais je te les montrerai.
— Ça m'est égal!.,. Parie un chausson
aux pruneaux.
Ça me va! Tenu!
J'entendais cette conversation, ne me
doutant ^as le moins du monde que j'y
fusse intéressé en rien. Pour mon malheur,
je devais être le principal instrument du
pari. Mon maître avait un oncle qui aimait
à herboriser, il l'avait vu faire ses herbiers ,
il voulut l'imiter. H me prit dans le coin
où je reposais, et, de dix en dix pages, il
plaça tantôt un coquelicot tantôt un bluet,
si bien que, l'opération finie, mes deux cou-
vertures bâillaient, affreusement éloignées
l'une de l'autre. Mais ce n'était pas là le
compte de mon maître, cjui, me plaçant sur
le banc, s'assit sur moi, forçant ainsi les
fleurs à s'écraser en laissant sur mes feuilles
un mélange de vert, de rouge et de bleu.
Pendant huit jours je lui servais de siège.
Au bout de ce temps, il avait gagné son
pari, mais j'étais dans un état à faire pitié.
Les beaux joi^rs de ma grandeur étaient
passés ; et je marchais à grands pas vers
ma décadence.
J'étais donc dans un triste état de fati-
glie, par suite de mon contact avec les bluets