Boekgegevens
Titel: Premières lectures françaises: Fransch leesboek voor de lagere klassen der hoogere burgerscholen enz.
Auteur: Herrig, Ludwig; Helderman, D.J.
Uitgave: Deventer: A. ter Gunne, 1871
Auteursrechten: Zie auteursrechten
Citeerinstructie: Bijzondere Collecties van de Universiteit van Amsterdam, UBM: NO 09-353
URL: https://schoolmuseum.uba.uva.nl/bookid/LCSM_200765
Onderwerp: Taal- en letterkunde naar afzonderlijke talen: Franse taalkunde
Trefwoord: Leesvaardigheid, Frans, Leermiddelen (vorm)
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   Premières lectures françaises: Fransch leesboek voor de lagere klassen der hoogere burgerscholen enz.
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paraphe. Désormais j*étais privé de cette
indépendance dont je me g orifiais tout à
l'heure, je portais la marque de l'esclavage,
et cette inscription apprenait dorénavant
à tous que j'étais un des livres de Pierre
Bertrand, Mais je m'en consolais, il avait
tant de soins pour moi.
Comme si ce n'était pas assez de cette
inscription pour établir aux yeux de tous
son droit de propriété, et entraîné sans
doute par cette pensée que tout le monde
ne sait pas le latin ; mon maître transporta
sa plume de mon frontispice au verso de
ma couverture, et au beau milieu de la
feuille de papier blanc appliquée sur le
carton, il écrivit, en français cette fois :
— Ce dictionnaire grec appartient à Pierre
Bertrand,
Puis il apposa à son nom un nouveau
paraphe encore plus beau que le précédent.
Quand un écolier fait du paraphe, il n'en
saurait trop faire. Même opération fut
faite à la couverture de la fin : Pierre Ber-
trand, sans oublier le paraphe. Ce n'était
pas tout; mon jeune maître venait de pren-
dre possession de moi, il fallait maintenant
songer à me mettre à l'abri des injures de
l'encre et de cette graisse particulière aux
tables d'étude que j'aurais pu recueillir au
frottement. Il s'agissait donc de me mettre
une couverture, et je ne tardai pas à voir
mon parchemin protégé par une belle feuille
de papier blanc.
J'étais véritablement touché de tant de
soins, de tant d'égards; je le fus bien plus
quand, le lendemain , ma couverture se trou-
vant déchirée, mon jeune maître prit la
peine de m'en remettre une autre, puis
une seconde, puis une trosième. Je me
promettais d'être le plus heureux des dic-
tionnaires. liélas! huit jours après, mes
trois couvertures étaient en lambeaux; j'at-
tendais que mon maître vînt les remplacer.
Ce fut en vain! Je commençai à être in-
quiet; on verra dans le récit suivant si
mes inquiétudes étaient fondées.
Les nombreux accrocs faits à ma triple
couverture s'accroissaient chaque jour, et
mon jeune maître ne songeait seulement
pas à réparer le désordre de ma toilette.
Mieux que cela même, un beau jour, im-
patienté par les lambeaux de papier, qui
pendaient autour de moi, il arracha tout à
coup mes couvertures et laissa mon par-
chemin exposé désormais aux taches d'encre
et au frottement des tables. _ Qu'il y avait
loin de cette incurie aux soins dont il me
comblait naguère! J'étais négligé, je ne le
sentais que trop, et mon amoiir-propre en
souffrait.
— Suis-je donc bien changé moi-même ,
me demandais-je . . . que mon maître l'est
ainsi pour moi ? . . . Qu'ai-je fait? ... En
quoi ai-je démérité de son affection ... H
y a quelques jours encore j'étais l'objet de
toutes ses attentions et aujourd'hui c'est à
peine s'il me regarde ; ou bien il me prend
brusquement, me repousse avec colère . . .
il me maltraite enfin . ..
Insensé que j'étais! j'ignorais alors que
Tenfance est capricieuse, que ce qui lui
plaît un jour lui déplaît souvent le len-
demain. Je ne comprenais pas que, s'il
m'avait accueilli avec joie comme un livre
neuf, s'il m'avait souri d'abord comme à
l'instrument nouveau d'une faculté nouvelle
pour lui, j'étais tout à coup devenu un
ennui à ses yeux, maintenant qu'il était
forcé de me feuilleter sans cesse. 0 vicis-
situdes des choses humaines ! Lui qui jadis
m'enfermait à double tour dans sa baraque
à la sortie de. l'étude, négligeait de me
serrer à présent. Il me laissait pendant les
récréations traîner sur les tables, où mon
parchemin perdait peu à peu sa fraîcheur.
Hélas ! ce n'était là que le commencement
de ce que je devais souffrir. Un jour Pierre
Bertrand, mon maître, m'avait emporté au
collège; on composait en version grecque
ce matin-là. Comme il était un assez mau-
vais écolier , paresseux et dissipé , enfin ce
que, en termes de collège, on appelle un
cancre, il avait broché sa composition et
par conséquent fini avant les autres : il ar-
riva qu'un bon élève, un piocheur, pour me
servir de l'expression consacrée, qui se
trouvait près de lui, ne trouvant pas un
mot dans son dictionnaire, lequel n'était
qu'un vieux Icxicon tout usé, m'emprunta
à Pierre. Celui-ci s'empressa de me prêter,
enchanté qu'il était de se débarrasser de
moi. Je passai donc des genoux de mon
maître sur ceux du voisin. Or, il est bien
de vous dire que ce voisin pouvait être un
bon élève, mais qu'il était fort peu soigneux
et très-malpropre. Je ne sais comment il
faisait, mais chaque fois qu'il prenait de
l'encre dans son cornet, il s'en mettait aux
mains, si bien, qu'il avait deux doigts tout
noirs et tout humides jusqu'à la hauteur de
la deuxième phalange. Ce fut avec ces
deux doigts qu'il feuilleta mes pages avec
ardeur, laissant partout les traces de sa
recherche, et quand il eut trouvé le mot
qu'il cherchait, prenant précipitamment et
sans précaution de l'encre dans son cornet,