Boekgegevens
Titel: Premières lectures françaises: Fransch leesboek voor de lagere klassen der hoogere burgerscholen enz.
Auteur: Herrig, Ludwig; Helderman, D.J.
Uitgave: Deventer: A. ter Gunne, 1871
Auteursrechten: Zie auteursrechten
Citeerinstructie: Bijzondere Collecties van de Universiteit van Amsterdam, UBM: NO 09-353
URL: https://schoolmuseum.uba.uva.nl/bookid/LCSM_200765
Onderwerp: Taal- en letterkunde naar afzonderlijke talen: Franse taalkunde
Trefwoord: Leesvaardigheid, Frans, Leermiddelen (vorm)
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   Premières lectures françaises: Fransch leesboek voor de lagere klassen der hoogere burgerscholen enz.
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Et comme M. Nivoi écoutait toujours:
»Nous avons à la maison une vieille table
qui boîte, lai dis-je, une table ronde et
pliante; il faut mettre quelque chose sous
un pied, pour Tempêcher de boîter. Et si
c'était un effet de votre bonté de m'en laisser
faire une autre, elle arriverait juste pour la
Sainte-Anne.
Oh! oh! s'écria le père Nivoi d'un air
à moitié de bonne humeur, à moitié fâché,
sais-tu bien ce que tu me demandes? Une
table, une table ronde; du vieux noyer en-
core, bien sûr?
— Oh non! en chêne.
— En chêne... c'est bon... en chêne...
mais... et ton travail pendant huit jours, dix
jours, tu comptes ça pour rien!
— Oh! je travaillerais le soir, monsieur
Nivoi, je reviendrais après la journée deux
ou trois heures."
Alors il parut réfléchir et toussa deux ou
trois fois dans sa main sans répondre, et
seulement ensuite il dit:
»C'est pour la fête de la mère Balais?
— Oui.
— Et cette idée t'est venue comme ça?
— Oui, ce serait mon plus grand bonlieur,.
— Eh bien! soit, fit-il, j'y consens; tu
travaillerais le soir, et je te laisse le choix
du bois. Arrive, il ne fait pas encore nuit,
entrons au magasin."
Aussitôt Jâry sortit, et nous entrâmes-au
magasin. Il y avait de belles planches, et
je regardais du vieux poirier qui m'aurait bien
convenu, mais c'était trop cher. Je venais
de prendre du chêne, quand M. Nivoi s'écria:
»Bah! puisque nous sommes en train de
faire de la dépense, autant que ce soit tout
à fait bien. Moi, Jean-Pierre, à ta place,
je choisirais ce poirier."
Cela me fit une joie si grande, que je ne
pus seulement pas répondre ; je pris la plan-
che sur mon épaule, et nous rentrâmes dans
l'atelier, où je la posai contre le mur. Tout
ce que j'avais souhaité depuis deux ans arri-
vait. Je me représentais le bonheur de la
mère Balais.
Je voyais déjà dans cette planche les qua-
tre pieds, le dessus, le tour; je voyais que
ce serait très-beau, que j'en aurais même de
reste, et tout cela me serrait le cœur à force
de contentement et d'attendrissement. Il ne
m'était jamais rien arrivé de pareil; et dans
le moment où je sortais en refermant l'atelier,
M. Nivoi, qui voyait sur ma figure tout ce
que je pensais, me demanda:
»Est-ce que tu reviendras travailler ce
soir?
— Oh ! oui, monsieur Nivoi, si vous
voulez bien.
Bon, bon, on mettra de l'huile dans
la lampe."
Je retournai chez nous tellement heureux,
que j'arrivai dans notre petite allée sans le
savoir. Je ne pensais plus qu'à ma table,
et, tout de suite après_ le souper, j'allai
prendre mes mesures et me mettre au travail.
Le plan de cette table était si bien dans
ma tête que, au bout du troisième jour,
toutes les pièces se trouvaient découpées et
dégrossies ; il ne faillait plus que les assem-
bler, les raboter et les polir. M. Nivoi, deux
ou trois fois le soir, vint me voir à l'œuvre;
il examinait chaque pièce l'une après l'autre
sur toutes les faces, en fermant un œil, et
finalement il me dit:
»Eh bien! Jean-Pierre, maintenant que
l'ouvrage avance, je dois te dire que tu as
joliment profité de tes deux ans d'apprentis-
sage, et que, pour être juste, au lieu de
recevoir du vieux poirier, c'est toi qui me
devrais encore du retour."
Je pétillais de joie, cela m'entrait jusque
dans les cheveux.
»Enfin, dit-il, j'espère que tu me récom-
penseras par ton travail.
— Monsieur Nivoi, je serai'votre ouvrier
tant que vous voudrez! m'écriai-je; je ne
mérite pas vos bontés.
— Tu les mérites cent fois, dit-il; tu es
un bon ouvrier, un brave cœur, et, si tu
continues, tu seras un honnête homme. Va,
mon enfant, la mère Balais sera contente,
et je le suis aussi."
11 sortit alors, et cette nuit j'avançai tel-
lement l'ouvrage, que toutes les pièces étaient
jointes vers les dix heures, excepté le dessus.
Le lendemain je fis le dessus; je repassai
tout à la couronne de prêle, et j'appliquai
le vernis pour commencer à polir la nuit
suivante.
Personne ne savait rien de tout cela chez
nous ; la surprise et la joie devaient en être
d'autant plus grandes. Mon cœur nageait
de bonheur. Je n'avais qu'une crainte, c'était
qu'on apprît quelque chose par hasard; et
plus le moment approchait, plus mon in-
quiétude et ma sati^action augmentaient.
Jâry, durant ces huit jours, n'avait rien
dit: seulement il serrait les dents et me re-
gardait d'un mauvais œil. Moi, je ne disais
rien non plus.
Ma table déjà construite se trouvait dans
un coin éloigné de l'établi. En entrant, le
matin du jour où je devais commencer à
polir, je regarde pour voir si le vernis avait