Boekgegevens
Titel: Premières lectures françaises: Fransch leesboek voor de lagere klassen der hoogere burgerscholen enz.
Auteur: Herrig, Ludwig; Helderman, D.J.
Uitgave: Deventer: A. ter Gunne, 1871
Auteursrechten: Zie auteursrechten
Citeerinstructie: Bijzondere Collecties van de Universiteit van Amsterdam, UBM: NO 09-353
URL: https://schoolmuseum.uba.uva.nl/bookid/LCSM_200765
Onderwerp: Taal- en letterkunde naar afzonderlijke talen: Franse taalkunde
Trefwoord: Leesvaardigheid, Frans, Leermiddelen (vorm)
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   Premières lectures françaises: Fransch leesboek voor de lagere klassen der hoogere burgerscholen enz.
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liuuier pour aider à prendre le ris, quand
le grain tomba à bord. Un torrent de pluie
tiède nous inonda, et la goëlette se pencha
à son tour sous l'action d'un vent impé-
tueux, mais chargé de tous les parfums
qu'il nous apportait de ces montagnes cou-
vertes d'orangers et de plantes odorifé-
rantes. Il fallut céder à notre tour, et
nous laissâmes arriver vent arrière. Le soleil
qui brillait encore au large, l'obscurité qui
couvrait la côte, les éclairs qui sillonnaient
les nuages, le fracas du tonnerre, le sif-
flement de cette brise embaumée, ont gravé
d'une manière ineffaçable dans mon sou-
venir ce tableau extraordinaire. Quand
l'orage fut passé, la brise de terre s'établit
régulièrement, et la Rose reprit sa route
sous petite voile en longeant la côte, afin
de se trouver le lendemain au lever du so-
leil à l'entrée de la rade de Rio.
Il est difficile d'imaginer, et je crois
qu'en réalité il n'existe pas de plus magni-
fique spectacle au monde que la baie de
Rio de Janeiro. Nous avions à notre gauche,
quand le jour parut, les montagnes qui s'é-
lèvent à l'ouest de la baie et dont les dé-
coupures présentent la forme d'un géaut
couché sur le dos. Devant nous , le pain
de sucre, isolé de la masse , semblait se
)encher pour indiquer le goulet qui ouvre
a rade. Quelques petites îles, couvertes
de palmiers , s'avancent au large comme
pour en marquer l'entrée. A droite d'autres
montagnes, couvertes comme les premières
de la plus riche végétatiou , s'éiendaient à
perte de vue dans la direction du cap Frio.
A mesure que nous pénétrions dans la baie,
le tableau qui se déployait devant nous of-
frait les plus gracieux détails sans rien
perdre de sa grandeur. Je ne pouvais me
asser d'admirer ces anses' retirees, où les
villas des riches habitants de Rio se cachent
sous les ombrages; la forme élégante des
palmiers qui frappait mes yeux pour la pre-
mière fois ; les collines échelonnées , cou-
vertes de verdure , qui vont rejoindre la
croupe du Oorcovado. Celte montagne
élevait , au-dessus des brumes accrochées
comme des lambeaux déchirés aux forêts
qui couvrent ses flancs, sa cime dépouillée
par les orages. Dans uue plaine qui , du
pied des montagnes, s'étend jusqu'au rivage,
ia ville de Rio montrait les tours de ses
églises et la façade du palais de l'empereur.
Des îles, les unes garnies^de fortifications,
les autres couvertes de verdure, se succè-
dent jusqu'au fond de la rade, où s'élèvent,
comme ua rideau bleuâtre,^ des montagnes
que leurs arêtes serrées et élancées comme des
tuyaux ont fait nommer montagnes des Orgues.
Mille embarcations peintes de couleurs
éclatantes , les unes déployant leurs voiles ,
les autres montées par des nègres qui pen-
chaient sur les avirons leur corps luisant
et demi-nu, sillonnaient la rade en tous
sens; des navires de guerre de toutes les
nations déployaient leurs pavillons et leurs
flammes. La musique militaire que plusieurs
d'entre eux faisaient entendre, les saluts à
coups de canon qu'ils échangeaient entre
eux ou avec les forts, le tintement des
cloches qu'on entendait dans la ville , mille
bruits, mille couleurs brillantes remplissaient
cette scène d'une joyeuse animation.
La Rose mouilla dans le port marchand
au milieu des navires de toute grandeur qui
le peuplent d'une forêt de mâts. Je des-
cendis à terre avec mon père pour parcourir
la ville et ses environs. Je fus frappé pour
la première fois d'un spectacle qui dissipa
l'enchantement où m'avait jeté la beauté
du pays , celui de la plus hideuse dégra-
dation de l'espèce humaine , de l'esclavage.
Les quais , les rues étroites de la ville
étaient parcourus par des nègres vêtus seu-
lement d'un caleçon de toile grossière. Ruis-
selants de sueur, courbés sous des fardeaux
énormes , ils allaient poussant des soupirs
lamentables , et je m'attendais à les voir
succomber à chaque instant. L'habitude
affaiblit plus tard les sentiments que j'é-
prouvai d'abord ; car les esclaves eux-mêmes
s accoutument à leur abjection, et ces gé-
missements qu'ils font entendre sans cesse
sont plutôt une sorte de chant plaintif que
l'expression d'une douleur ai^ë et présente.
Mais, dans la première vivacité de mes im-
pressions, mon indignation avait peine à se
contenir. Dans la campagne, les esclaves
avaient un aspect encore plus hideux ; ils
semblaient s'y rapprocher encore davantage
des bêtes de somme. J'en vis quelques-
uns qui portaient au cou un collier de fer
d'où partaient des branches barbelées. Je
demandai quel était l'usage de ce singulier
ornement; on m'apprit que ceux qui le por-
taient avaient tenté de se sauver daus les
bois, et que ces branches de fer étaient
destinées, en s'embarrassant dans, les hal-
liers, à leur lendre la fuite impossible. Je
parcourus les environs de Rio; mais,quelque
admiration que m'inspirât la beauté du
3aysage, le charme était désormais rompu:
a honteuse abjection des hommes avait jeté
comme un voile sombre sur les magnificences
de la nature.