Boekgegevens
Titel: Premières lectures françaises: Fransch leesboek voor de lagere klassen der hoogere burgerscholen enz.
Auteur: Herrig, Ludwig; Helderman, D.J.
Uitgave: Deventer: A. ter Gunne, 1871
Auteursrechten: Zie auteursrechten
Citeerinstructie: Bijzondere Collecties van de Universiteit van Amsterdam, UBM: NO 09-353
URL: https://schoolmuseum.uba.uva.nl/bookid/LCSM_200765
Onderwerp: Taal- en letterkunde naar afzonderlijke talen: Franse taalkunde
Trefwoord: Leesvaardigheid, Frans, Leermiddelen (vorm)
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   Premières lectures françaises: Fransch leesboek voor de lagere klassen der hoogere burgerscholen enz.
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194 —
façait la brume, nous découvrions à terre
des arbres, des liabifations. Chaque chose
prenait un aspect plus réel, et, quand nous
arrivâmes au mouillage de Santa Cruz, bien
que ses maisons blanches donnassent de
loin à la ville cet air de gaieté, si souvent
trompeur, qui distingue beaucoup de villes
espagnoles, mon enthousiasme commençait
à descendre des hauteurs excessives où il
s'était élevé d'abord.
La goëlette fut bientôt entourée de ba-
teaux chargés de fruits du pays. C'étaient
des oranges, des citrons, des raisins magni-
fiques et des bananes, que je n'avais encore
jamais vues. 11 y avait une douzaine de
jours que nous étions partis de France au
cœur de l'hiver, et nous nous trouvions
tout à coup, et sans nous être aperçus du
changement, sous le plus beau ciel et au
milieu des plus riches dons des pays du
soleil. Les fruits, le beau temps, c'était
double fête pour des écoliers qui venaient
de passer dans la Manche et le golfe de
Gascogne leurs premiers jours de navigation.
On fit une abondante provision de fruits;
en leur qualité d'étrangères, ce furent les
bananes qui nous attirèrent d'abord, mais
il nous fa lut bientôt revenir à nos anciennes
connaissances, les oranges et les raisins.
La consistance pâteuse des bananes de-
mande quelque habitude avant qu'on en
puisse apprécier le goût, qui, du reste, est
très-savoureux quand on s'y est accoutumé.
Mais Téuériffe a des productions aux-
quelles mou père et Morvan s'intéressaient
plus qu'aux oranges et aux bananes. On
y fait un vin qui, sans égaler le Madère,
ne laisse pas que d'être fort apprécié, sur-
tout lorsqu'il a passé quelque temps à la
mer. Mon père se rendit à terre pour en
acheter quelques barils, qu'il voulait rap-
porter en France après leur avoir fait faire
le voyage de Kio de Janeiro.
Lorsque le vin fut embarqué, la liose
reprit sa route, poussée par les vents alizés.
Ces brises, tièdes et régulières, nous ber-
çaient doucement sur la surface de la mer,
qui, réfléchissant le bleu pur et intense du
ciel, s'étendait en une nappe immense d'un
bleu plus intense encore, émaillée par l'é-
cume blanche des lames qui déferlaient, et
moirée par les ombres mouvantes des nu-
ages légers qui parcouraient rapidement
l'horizon. Quand nous approchâuies de
l'équateur, aux belles journées des tropiques
succédèrent les calmes, les orages et les
pluies torrentielles qui ont fait donner par
les marius à cette région de l'Océan le
nom expressif de pot au noir. La chaleur
excessive, la nécessité où l'on est à cause
des pluies de se tenir enfermé dans l'inté-
rieur des navires, rendent ce passage très-
pénible à ceux qu'une longue habitude n'a
las endurcis à toutes les incommodités de
a vie de bord.
Quand la Rose passa la ligne, l'inévitable
cérémonie du baptême se fît avec toute la solen-
nité que permettaient les ressources restrein-
tes d'un navire marchand et le petit nombre
de matelots qui composaient son équipage.
Le postillon messager de Sa Majesté
Neptune, après avoir hélé la goëlette, ar-
riva par le grand étai pour présenter au
capitaine les compliments de son royal
maître et lui demander s'il n'avait pas à
son bord quelque passager qui n'eût pas
encore payé le tribut exigé de tous ceux
qui entrent dans son empire pour la pre-
mière fois. Ceux qui n'avaient pas encore
passé la ligne furent appréhendés au corps
par les gendarmes du roi des mers, qui
parut alors dans toute sa majesté pour pré-
sider à la cérémonie. Un pontife de même
fabrique nous administra le baptême à grand
renfort de seaux d'eau, après avoir reçu
notre offrande Cette cérémonie, dont l'o-
rigine remonte à l'antiquité, est une dis-
traction pour les équipages, qui s'occupent
longtemps à l'avance à préparer leurs cos-
tumes et leurs harangues. A bord des bâ-
timents de guerre, le nombre de l'équipage
et les ressources qu'ils offrent permettent
de donner à la mascarade une extension
et un éclat qui en font une véritable fête.
Un affût de canon forme un char très-con-
venable pour le père La Ligne et sa digne
moitié, dont le rôle est rempli par le mousse
à la mine la plus avenante. Les pavillons
de signaux sont employés à faire-une cha-
pelle où l'on administre le baptême; le ma-
gasin général est mis à contribution pour
les costumes, aussi variés qu'extravagants,
des personnages qui composent la suite
mythologique de i\eptune et son esQorte
de diablotins. La discipline du bord fait
relâche ce jour-là. Neptune i)rend le quart
et commande la manœuvre; le prêtre, avant
de donner le baptême, prononce un sermon-
burlesque, chef-d'œuvre des beaux esprits
du gaillard d'avant; puis commence une
inondation générale; tous les rangs, tous
les grades sont un moment confondus dans
léj^alité devant la pompe; enfin une double
ration de vin, élément fondamental de toute
réjouissance à bord, complète la fêle, et
tout rentre dans l'ordre.