Boekgegevens
Titel: Choix de lectures françaises: à l'usage des maisons d'éducation et des personnes qui aiment la prose et la poésie: littérature de l'adolescence et de l'âge mûr
Auteur: Verenet, George C.
Uitgave: Utrecht: J.-G. Broese, 1868
2e ed
Auteursrechten: Zie auteursrechten
Citeerinstructie: Bijzondere Collecties van de Universiteit van Amsterdam, UBM: Obr. 8885
URL: http://schoolmuseum.uba.uva.nl/bookid/LCSM_202173
Onderwerp: Taal- en letterkunde naar afzonderlijke talen: Franse letterkunde
Bekijk als:      
Scan: Afbeeldinggrootte:
   Choix de lectures françaises: à l'usage des maisons d'éducation et des personnes qui aiment la prose et la poésie: littérature de l'adolescence et de l'âge mûr
Vorige scan Volgende scanScanned page
284
seule, peut-être, quand elle est vraie, et que, semblable à un vin
généreux, les années la mûrissent en l'épurant.
Durant ces vingt années d'usage régulier, ce bâton ne s'est pas
raccourci de trois lignes: preuve de la finesse de sa substance, gage
de la longue vie qui l'attend Longtemps je l'ai regardé comme
mon contemporain; mais depuis que j'ai compris combien plus le
cours des ans ôte à ma vie qu'à la sienne, je l'envisage à la fois
comme m'ayant précédé dans ce monde, et comme devant m'y sur-
vivre. De là une pensée un peu mélancolique, non que j'envie à
mon pauvre bâton ce privilège de sa nature, mais parce qu'il n'est
pas donné à l'homme de voir sans regret la jeunesse en arrière, et en
avant le déclin.
Au fait, est-ce un mal? La tristesse peut être amère, la douleur
cuisante, mais la mélancolie est toujours aimable, mêlée d'émotions
compâtissantes et de pensers consolants. Ses regrets son tempérés;
ses souvenirs, mêlés d'espoir; ses larmes, un attendrissement qui
n'est pas sans charme. En somme, qui voudrait ne la pas con-
naître ?
La bonne encre de Chine exhale, lorsqu'on la broie, un léger
parfum de musc; ainsi fait mon bâton. La fausse encre de Chine
répand à poignées une grosse puanteur musquée. Mon bâton et moi,
nous avons pour cette gent vulgaire le plus profond dédain, les
plus méprisantes pensées, l'abord le plus glacial: toute supériorité
est aristocrate, et l'amitié aussi. Nous avons tort peut-être, mais
ensemble: et qu'est-ce qui resserre plus l'amitié que des préjugés
communs?
C'est donc une amitié durable que la nôtre, et je n'ajouterai plus
qu'un trait au tableau que je viens d'en faire.
Sans être vieux, ce bâton a pourtant cessé d'être jeune; sa dorure,
autrefois brillante, a perdu son éclat et quelques fissures survenues
dans sa surface sont, je pense, les rides de l'âge. Ceci me touche,
quand je considère que, ayant perdu à mon service ces avantages
extérieurs, qui lui attiraient les regards et les hommages des autres,
il m'a conservé intactes les qualités solides que je prisais en lui,
quelque abus que j'en aie pu faire. Car ce que plus haut j'appelle
poétiquement d'informes essais, ce sont (entre nous) d'abominables
barbouillages. Mais, je jette un voile sur ces sottises, dont il fut
toujours la victime et moi l'auteur.